Les corps dénudés de nègres abattus, avilis sous le poids des chaînes, succombent en nombre fracassant sur les navires, entassés comme des bêtes. Des hommes tirés des villages des profondes savanes vastes et peuplées d'animaux sauvages. Ils sont traînés tels des bêtes, les cheveux crépus, le nez aplati et épaté, le visage tailladé de ces rites ancestraux. Que peut-on dire d'un être que l'on traîne ? Que c'est une créature insignifiante, emprisonnée par ses pairs, des compatriotes.
Les poings liés, le joug autour du cou, la voici menée devant le blanc. Un étrange personnage qui amène des miroiteries, breloques, tapis, coquillages et autres redondances. Le blanc qui de l'innocence naïve s'empare des richesses d'un continent.
Un trésor vénal d'apparence humaine et de couleur sombre ; du "bois d'ébène"! Comme il se dit. Il est extirpé de sa famille, séparé de sa femme, privé de ses enfants, expulsé de ses attaches natales. Sur une pirogue, il embarque sur les bateaux négriers et jeté à fond de cale on le considère tel un animal sauvage.
Vers quel zoo va-t-on le conduire ? Il se trouve amassé pareil au tas de fumier et s'ébat dans la médiocrité de la frustration de sa liberté. Au milieu d'un cadre hostile, les noirs aux yeux exorbités de pitié, cherchent le pourquoi de cette fatalité. Les questions demeurent sans réponse, aucun écho ne vient apaiser leurs doléances.
Le navire vogue vers un port d'attache, un triangle infernal d'Europe, de Guinée, des Caraïbes. Plus qu'un cercle vicieux, il se définit un enfer flottant. Les lames de fond s'échouent sur la coque et fracassent les esprits en rupture. Des lames de violence où la raison se morfond et l'espérance se noie.
Le noir devient plus noir et les ténèbres s'emparent de l'âme. La honte, le non sens, la vie se mêlent pour ne former qu'un amas de chair vivante ballottée au gré de la tourmente
Il prédomine une exigence de la plus sombre machination composée par le cerveau. Elle applique sa démence au fond de l'esprit assiégé de cauchemars insolubles. Un tel embarras contribue à pousser un cri de détresse comme le faisait Camus dans son Caligula.
"Je savais qu'on pouvait être désespéré, mais j'ignorais ce que ce mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde que c'était une maladie de l'âme. Mais non, c'est le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma poitrine, mes membres. J'ai la tête creuse et le cœur soulevé. Et le plus affreux, c'est ce goût dans la bouche. Ni sang, ni mort, ni fièvre, mais tout cela à la fois."
Une immense tragédie déploie ses ailes noires. L'obscurité voile le regard porté sur les jours meilleurs. Le noir appelle sa mère à la rescousse, sa mère de lait et sa terre nourricière, son Afrique chérie. Son désarroi se perd dans la nuit des rêves inachevés. Le voici attaché semblable à la vermine, entreposé dans les cales lugubres. On lui sert une pitance, un peu de sel, un peu de viande pour que ne vienne le scorbut. On lui garde le corps propre et les dents saines pour que sur le marché sa musculature s'étale et favorise les enchères.
Ces hommes exclus de l'espèce humaine par la perfidie des peaux claires, ont-ils conservé à l'intérieur de l'esprit le souvenir de ces instants de fête qui comblaient leur vie passée ?
Au fond de la case, au milieu de la brousse africaine, lorsqu'ils couraient après les félins, pleins de vivacité. Ils débusquaient les antilopes et juchés sur les grands arbres, admiraient la belle savane. Sous leurs yeux émerveillés, s'avançaient les troupeaux de zèbres, les impérieux buffles, les girafes happant les feuilles de ces cimes inaccessibles. Le soleil sur leurs paupières jaillissait en lumière écarlate.
Au sein de ce havre de prédilection, ils touchaient la texture de la liberté imprécise. La senteur de la terre des ancêtres révoltait les sens et portait l'aspiration du peuple tout entier.
Maintenant les membres liés à la malveillance du sort. Ils voient s'enfuir les dernières traces de leur idylle utopique. Pauvre noir ! Sa raison tangue autant que ce navire dont les voiles se découvrent et se gonflent sous le souffle du vent tapageur, de mèche avec les exploiteurs.
Quel désarroi l'attend ? Quel destin ? Quelle prophétie se joue ? Quels sorciers en sa tribu auraient prédit que des êtres au teint clair investiraient son pays, feraient naître le désespoir, la misère, la plainte de l'ineffable souffrance.
Un homme blanc surgit des gorges de l'enfer et répand la malfaisance. Il modèle la trahison et sème une maladie endémique, un irrespect de la personne humaine.
Que le profit soit avancé ! Que le profit vienne ! Que le profit demeure ! Là où s'érige le profit, il existe des hommes qui souffrent. Des hommes tout comme ces noirs, étalés, jonchés sur le sol d'humidité constante. Les yeux quémandent la lumière. Des interrogations se meurent sur les lèvres. Des angoisses habillent la raison. Les souvenirs se tarissent et le bateau vacille sur la mer déchaînée.
Les vagues meurtrissantes viennent sur le corps, elles s'abattent pareilles au fouet sur le dos. Un instrument pervers d'inutile violence qui fait courber la bête, la force à avancer, à travailler.
Est-il une résonance bienveillante à l'accomplissement d'actes si peu amicaux ? La nature est clémente à qui veut bien trouver en elle le chemin de la sagesse. La nature réconforte celui qui se donne à elle et qui l'entretient.
L'homme se doit d'ignorer les actions malveillantes et se distinguer des animaux par l'hommage aux valeurs bénéfiques qui régissent une communauté. C'est de l'esprit de tolérance que l'individu grandit.
L'esclavage est une ineptie qui forge une contradiction avec le désir des hommes de se rapprocher les uns des autres. Une civilisation accepterait-elle d'être fondée sur l'étalage d'un monceau d'impostures ? Où sont les louanges de la charité et les merveilles de la chrétienté ? Que disaient-ils ces préceptes moraux ?
Une acceptation de la différence est une meilleure compréhension de l'étranger. Il se détermine une autre entente avec des êtres dont les pensées divergent, d'où le rapprochement avec les peuples d'une autre culture. Seule la patience éduque. Le dialogue peut révéler et façonner une image distincte, évoquer un nouveau message. C'est là une pratique primordiale, la mise en avant de la concertation ; ceci représente l'unique chemin de l'édification d'une appréciable intelligence de vie. Alors se manifestera une vraie évolution d'une civilisation assise sur une base "l'homme".
Il ne faut pas rejeter l'autre, mais chercher à comprendre, bannir l'ignorance, tromper sa peur de l'inconnu. Nous devons apprendre à nous remettre en question, de pouvoir se lire. Là se montre la voie d'accès à la conscience active de l'étranger.
La conception d'un accord durable entre les peuples, passe avant tout par une circonspection. Il s'agit dans le principe d'émettre un jugement sur ses propres actions et ensuite les comparer à ceux d'autrui. Le plus important est de démarquer la corrélation qui subsiste entre l'être regarder et l'image que l'on a de soi. De sorte que "Regarder le regard d'autrui, c'est se poser soi-même dans sa propre liberté et tenter du fond de cette liberté d'affronter la liberté de l'autre", une pensée bien explicite de Sartre.
Nous savons que rien n'est mauvais en apparence, que rien n'est bon en apparence. Une profonde réflexion, un échange d'idées, un mélange de culture amènent un tremplin à la fraternisation des nations.
Mais voilà, un homme noir échoue dans un espace restreint. Il supporte la morsure de l'eau, sur ses chevilles dénudées. Les requins charognards sont attirés par le sang de ses frères lâchement balancés par dessus bord.
Le peuple noir se révèle la seule victime potentielle en demeure de satisfaire l'idéal Européen.
Raymond Procès.
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